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Je crois que je suis à un tournant de ma vie.
-Moi, une fois par semaine
 

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tartine

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18 avril 2016

Angoisses diurnes et nocturnes

Bon. C’est sympa les histoires de maman, mais y’a pas que ça dans la vie. Attendez, c’est hyper important pour moi hein. Mais c’est pas ça qui perturbe mon sommeil, qui me maintient les yeux grands ouverts fixés sur les ombres au plafond projetées par la lumière de la tablette sur laquelle je mets compulsivement n’importe quelle chaine diffusant les Experts ou NY Police Judiciaire dans l’espoir de m’abrutir pour m’endormir, stratégie qui selon toute évidence est défaillante puisque tard dans la nuit je continue de fixer ce putain de plafond en me demandant “mais putain… comment je vais faire ?”

Comment je vais faire ? Vous me direz, c’est d’autant plus compliqué de répondre à cette question que je ne sais même pas vraiment ce qu’elle veut dire. C’est comme quand tu répètes un mot tellement de fois qu’il n’a plus de sens. Bah moi, ça me fait ça avec l’existence.  

Je crois que tout a commencé quand j’ai décidé de ne pas écrire de troisième roman. Comme quoi, décider de ne pas faire quelque chose, décider d’un non-acte, ça peut avoir des répercussions. Donc je n’ai plus aucun souvenir de quand c’est arrivé, mais à un moment je sais que je me suis dit “en fait, non, je vais pas écrire ce roman, pas pour le moment, peut-être un jour quand je serai prête mais là non”. Pourtant, j’avais envie. Ou alors j’avais envie d’avoir envie. (Comme la connasse d’adolescente que j’étais et qui écrivais dans son agenda tiret journal intime “je crois que je suis amoureuse de l’amour”.) Bref. Je le sentais pas. Quand j’ai écrit mes deux premiers romans, il y avait à chaque fois une nécessité. Une histoire et un thème et des personnages qui s’imposaient. Qui parlaient. Qui se développaient. Là, y’a un début de truc que je n’aime pas. Des idées pas assez bonnes. Et surtout des personnages qui sonnent faux.

Donc non.

Vous me direz, y’en a qui n’ont pas autant de scrupule. Mais bon.

Mais ça avait sans doute commencé un peu avant – ou alors c’était au même moment, je me souviens plus. Je me suis faite virer. Enfin, non. Ca aurait été trop beau. Je crois que se faire licencier, c’est hyper douloureux. Humiliant. Mais y’a un stade encore plus merdique. Y a le stade où ton employeur ne prend même pas la peine de te virer, il se contente de ne plus répondre à tes messages. C’est ce qui m’est arrivé avec Grazia. J’y bossais depuis le lancement du magazine. J’ai commencé petit, je crois que j’ai fait tous les services, et puis après j’ai eu droit à une page, puis une page signée, puis une chronique signée avec ma photo. J’ai vu défiler les chefs et sous-chefs. Les nouvelles formules. J’ai même connu le placard à Grazia. Le placard, c’est le jour où la nouvelle patronne te dit “en fait, tu sais, la chronique c’est très difficile à faire, ça demande un vrai talent d’écriture, je pense qu’il vaut mieux que tu te recentres sur ton terrain de compétences qui est… et bien… tu sais… trouver des trucs sur internet” et c’est comme ça que j’ai atterri aux news non signées. Mais enfin, j’avais toujours un travail. Ensuite, y a eu le congé maternité, oulalala… ça n’a pas fait du bien ça. Et plus tard, donc, tu es face à la négation même de ton existence. Tu finis par demander des rendez-vous au RH qui ne te répond jamais. T’envoies des recommandés qui n’ont aucune suite. Et puis, tu réalises que tant qu’il existe encore vaguement un droit du travail, tu ferais bien de faire valoir tes droits (parce que l’arnaque là-dedans c’est qu’étant pigiste, les mecs ne me répondent plus pour ne pas me verser les indemnités de licenciement qu’ils me doivent, six ans à bosser là-bas toutes les semaines quand même…). Et donc tu prends une avocate et tu vas aux prud’hommes. J’en suis là.

avocate

Chez mon avocate. 

 

Simultanément j’ai perdu mon emploi à Grazia et je me suis assise sur une avance pour un troisième roman vu que j’ai décidé de ne pas l’écrire.

Et le problème, c’est que pendant mes insomnies, je ne suis pas étendue sur un matelas de billets. Attention. Je ne suis pas à la rue. Franchement, j’ai pas à me plaindre. Mais d’après mes calculs, selon ce qu’il me reste de droits d’auteur, j’ai quelques mois devant moi avant que la question de l’argent ne devienne un sujet d’engueulade très sévère avec mon banquier. Quelques mois pour trouver une solution. Et encore, vu mon statut, ce que je gagne chaque mois peut disparaitre le mois suivant. Salut la précarité. Le résultat, c’est que j’ai pas le droit à l’échec. Je ne peux pas bosser pendant trois ans sur un bouquin et me planter.

Mais j’ai des projets. J’ai même plein d’idées. La difficulté, c’est que mes “envies” ne riment pas nécessairement avec “futurs revenus”. Je n’ai absolument aucune certitude là-dessus. Par exemple, je suis à fond sur un livre. Un essai. Qui me passionne. Je peux bosser dessus une dizaine d’heures d’affilée sans m’en lasser. (A mon échelle, c’est énorme.) Mais c’est un essai sur un sujet vraiment pas, mais alors vraiment pas vendeur ou sexy pour un kopeck. (Spoiler : c’est pas un essai sur le voile ou la décadence de la France.) (Non, je dirai pas ce que c’est pour le moment.) (Vous vous moqueriez de moi.)

Il faut dire que c’est ma faute. C’est ma grande faute. Parce que j’ai décidé, au même moment que tout le reste, d’écrire exactement ce dont j’avais envie. Ca a l’air con quand on le dit comme ça. Mais ça implique une chose claire : j’ai refusé d’essayer de faire optionner mes projets. De vendre une idée et d’être payée pour la développer. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans mon cerveau, je crois que je me suis dit que le meilleur moyen de progresser, en terme de qualité, de réussir à monter une marche super haute, c’était de refuser qu’on me donne la main, de bosser toute seule, face à moi-même, pour réussir à écrire exactement ce que j’avais dans la tête, prendre le temps de regarder les idées grandir, les trier, puis les replanter. Et j’avais la certitude que je devais d’abord faire ça seule. Que c’était le moment ou jamais. (Le meilleur moyen de m’ajouter une pression supplémentaire.) Ce qui implique de m’auto-financer. Sauf que s’auto-financer, ça demande de gagner des sous, et gagner des sous, ça prend du temps, du temps que j’ai en moins pour regarder mes fragiles petits plants d’idées croître.   

lentilles

Je n’en ai pas marre de travailler. Je crois que j’aime bosser. En tout cas, j’aime mon boulot. Mais la nécessité d’inventer des moyens de gagner des sous m’angoisse au plus haut point. 

Enfin. Je ne suis pas à plaindre. Je gagne vachement mieux ma vie qu’avant. J’ai commencé ce blog, je faisais des piges pour un site payées 15 euros. Ouais. 100 balles le papier.

Sauf que franchement, j’ai plus 27 ans. Des pâtes à l’oxygène j’en ai bouffées plus que ma part. Et puis y’a les enfants. Et puis simplement, je vieillis et j’ai envie de confort. Et la charge mentale du stress de savoir : mais avec quoi je vais vivre dans un an, elle m’épuise. Elle me tient éveillée la nuit. Elle me gâche une après-midi coolos avec les enfants, où je cours dans les bras du Chef et je murmure “je suis opppressée là, je suis hyper oppressée, je vais jamais m’en sortir”. (Après, il me tapote le dos en me disant que tout ira bien et je retourne à ma partie de mémory.)  

Je me répète en boucle que je ne travaille pas assez. Je regarde compulsivement le fil twitter de Pénélope Bagieu en me disant “mais pourquoi elle a une vie aussi cool ?”. Je me dis qu’outre le fait qu’elle sait dessiner et pas moi, (et autant vous dire qu’au milieu de mon insomnie, ça devient très vite un détail tout à fait insignifiant) elle a plus bossé plus que moi. Alors je turbine comme une acharnée. Et au bout de trois jours sans me décoller de mon ordi à faire des recherches pour mon essai-pas-sexy-pour-un-kopeck, je me dis que putain, oui, j’ai vachement bien bossé, mais que ça se trouve j’ai taffé pour rien vu que ça n’intéressera personne. Trois jours de boulot sans une thune de rentrée. Sans aucune assurance de rien. Comme quand j’avais 27 ans. Ouais. Ok. Mais j’ai plus 27 ans. (Oui, je tourne un peu en boucle et donc, à mes angoisses, s’ajoute la certitude d’être un gros boulet relou pour mon entourage qui m’écoute, ou du moins m’entend radoter depuis des mois. Et ça m’angoisse encore plus.) (Dans le genre, le Chef m’a dit un truc horrible. “T’es en train de te paralyser à cause du doute.” Non. Je me paralyse à cause de ce putain de système économico-financier de merde.) (Ou alors il a raison. Peut-être qu’en arrière-fond, il y a LA question qui pointe, pas le bout de son nez, je vois plutôt ça comme le sommet d’un oeuf dur qui apparaitrait à l’horizon, un truc blanc, compact et un peu mou, bref LA question : et si ce que j’écris était nul. Encore, une autre, incertitude.) 

J’ai donc vieilli. J’en ai marre de me prendre la tête comme ça. Mais faut aussi dire que le contexte n’aide pas. Parce qu’avant, y’avait l’espoir de pouvoir trouver des piges de plus en plus intéressantes et/ou mieux payées. (En même temps, en partant d’un fortait à 100 balles le papier, c’était pas dur de nourrir un espoir vers un mieux.) Mais la crise, mes amis. La crise de la presse.

 

 

Putain mais comment je vais faire.

 

Mais putain pourquoi je me suis foutue dans cette situation.

 

A moins que ce ne soit : mais putain, qu’est-ce que je vais faire. Si je me plante la tronche, si aucun des projets sur lesquels je bosse ne fonctionne, qu’est-ce que je vais faire. 

En plus, je suis super caractérielle. J’ai pas envie de faire les trucs que j’ai pas envie de faire. Problème de riches me direz-vous. Mais même quand j’avais pas un sou, j’étais déjà comme ça.  

Evidemment, à tourner ces trucs dans tous les sens, les nuits passent vite. Vous pouvez commencer à lire ce texte à partir de n’importe quelle phrase, le finir et revenir au début, ça vous donnera un aperçu de mes nuits.

Ou peut-être que ce n’est pas la thune qui m’angoisse mais seulement la peur de ne plus vivre de ce que j’aime faire. Ouais mais ça revient quand même à un impératif économique. Et blablabla.

En même temps, on est tellement nombreux dans ce cas. Je peux même pas compter le nombre de mes potes qui ont passé le cap des trente ans et qui n’ont aucune idée de ce qu’ils feront dans… allez un an. Ou même six mois. (Feront est à prendre au sens de « comment pour payer son loyer » parce que des idées et des envies, ils en ont à foison.)  

Et je me demande comment je vivais bien ce truc avant. Et je me revois chantonner “moi, j’ai fait le choix de la liberté, peu importe les sacrifices”.

Ouais, bah la liberté, c’est hyper lourd. (Merci Sartre.)  

Putain, j’ai sommeil.

nuit

 

La nuit 

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11 mars 2016

La révolte

Ok, la révolte gronde. Je le vois bien, du haut de mon château, alors que je caresse d’une main distraite la croupe de mon autruche de compagnie, je vous vois vous rassembler pour unir vos forces et me sommer de m’expliquer. Tu ne blogues plus ? Tu veux nous faire croire que c’est à cause de la newsletter de Slate ?

Et bah oui. Les séries de liens cools que je postais avant, je les garde pour la newsletter. Et comme, en plus, je dois écrire un genre d’édito sur mon humeur du moment, il reste que dalle pour le blog. Alors allez la lire cette newsletter! 

L’autre raison de mon néant bloguesque, c’est que je bosse. Je suis über flippée par l’argent. Comme tout le monde. (“salut, moi c’est l’argent, on parle beaucoup de moi mais on me connait mal. Faisons connaissance.”) Comme souvent en cas de flippe, j’ai choisi de me précipiter dans le vide. Quand tu flippes, t’as en gros deux choix : te sécuriser ou te mettre en danger. J’ai choisi la deuxième possibilité en me lançant dans un truc que je ne maitrise pas et pour lequel je ne suis pas payée : j’essaie d’écrire un scénario. Et je galère. o/ Yeah! Give me five! Mais comme ça ne suffisait pas, j’ai aussi commencé un autre projet que je ne maitrise pas et pour lequel je ne suis pas payée non plus : écrire un essai. Et en plus, il faut que je gagne ma croûte de pain et deux quignons pour les enfants. Conséquence : je n’ai pas de vie.

Parce qu’évidemment, si ma vie était une aventure palpitante, j’aurais des choses à vous narrer.

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Ma vie.

 

Prenons cette semaine. Preuves que ma vie ne mérite même pas un post.

1°) J’ai été profilée par Sheba. Ouais. Je reçois du courrier à mon nom d’un fabricant de bouffe de luxe pour chat, avec des échantillons. En soi, c’est déjà un peu troublant. Mais il y a pire : l’état d’excitation que la réception de ce courrier a provoqué en moi. Joie (de la bouffe gratuite) dilemme (je peux pas filer ça à Brice Nane Teinturier sinon elle va découvrir qu’il existe des saveurs délicieuses et elle ne voudrait plus des croquettes de merde que je lui achète), suspicion (mais comment Sheba a-t-il mon nom et mon adresse ? Après enquête c’est Carrefour qui a recoupé mes achats et mon adresse, les petits batards. Le jour où je reçois une lettre directement au nom de Brice Nane Teinturier, je flipperai vraiment.)

2°) J’ai rencontré Caroline de Haas. En plein débat sur la loi travail, je discute avec la meuf qui la première a réagi et lancé le loitravailnonmerci… Et moi, je parle de quoi avec elle hein ? De Grey’s Anatomy. J’ai découvert qu’elle est fan.

3°) Pendant que je galère, Zadie Smith (je vous ai déjà dit de lire ses romans, surtout De la beauté) a fini son scénar qu’elle écrivait avec son mec. Plus je lis de détails dessus, plus je me dis que ça ressemble à un canular. C’est un film de science-fiction, réalisé par Claire Denis avec Robert Pattinson et Patricia Arquette et des musiques de Stuart Staples (le chanteur de Tindersticks). Au point où on en est d’absurdités, j’ai demandé à Google de me traduire le pitch. C’est donc sur :

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Et plus précisément :

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4°) Je suis allée à la Poste. Laissez tomber, vous n’arriverez jamais au dixième de l’excitation permanente qu’est ma vie. Vous voulez même pire ? Je suis allée là-bas pour récupérer un colis honteux. (Récupérer alors que bon, j’étais évidemment chez moi quand le mec est passé.) J’ai commandé des séparateurs de tiroir.

Je sais.

Remettez-vous.

Bref. Je pars à la Poste de Montreuil récup le paquet de mes rêves. Devant moi, un mec de type arabe très bronzé, jean, veste, la trentaine. Il vient chercher une lettre recommandée à son nom. Il file son permis de conduire et attend que la guichetière lui donne.

Elle prend le permis, l’examine et lui dit:

– Ah non, votre permis n’est pas signé. Je ne peux pas vous donner votre lettre.

Le mec croit encore en la vie et la Poste, alors il reste souriant. 

– Pourquoi ? Vous voyez bien, c’est ma photo, mon nom…

– Mais c’est pas signé.

– Et alors ?

– C’est le règlement. C’est pas en règle si c’est pas signé. Je peux pas comparer votre signature si elle n’est pas sur votre permis.

Le mec commence à s’agacer un peu. (Grosse erreur.) Il attrape un stylo.

– Bah si vous préférez, je peux le signer mon permis!

– Ah non! Ca ne compte pas. Ca n’a pas de valeur.

– Mais je comprends pas pourquoi vous faites des complications là! Donnez-moi ma lettre!

– Non monsieur. Ce n’est pas possible.

Le mec qui, en entrant dans le bureau de poste, était un individu normal a failli devenir dingue.

– Mais putain! C’est honteux! Je veux parler au responsable.

– Oui monsieur. Le responsable est au bureau de poste de Bagnolet. Vous pouvez y aller. Moi j’applique le règlement.

Le mec a dû sortir sans sa lettre. Je tends mon papier et mon passeport (signé) à la meuf, elle part chercher mes séparateurs de tiroir. Le mec revient. Son passeport à la main. Je lui fais un sourire de soutien. Et comme je suis hyper courageuse, je lui murmure “moi, je suis d’accord avec vous mais si je le dis trop fort, elle voudra pas me donner mon paquet”. Le mec a souri. (En 1940, j’aurais fait des petits signes de soutien aux familles embarquées par les gendarmes.) La guichetière est revenue. Et je crois qu’elle était déçue de constater qu’il revenait avec des papiers en règle. Quand je suis partie, elle lui disait “mais pourquoi vous nous avez compliqué la vie ?” J’imagine qu’il a sorti une hache pour la décapiter sur place et manger son cervelet.  

En marchant vers chez moi, j’ai réfléchi à cette histoire (dont je savais pertinemment qu’elle constituait le climax de ma journée). D’abord, je n’ai jamais bien saisi l’obsession de notre société pour la signature. (Enfin… “notre société”, je pense surtout que c’est un reste de l’Ancien régime.) Par exemple, pourquoi signer la carte bancaire ? Comme ça quand tu te la fais tirer, t’es sûr que le mec pourra imiter ta signature ? N’importe quel lycéen a exercé ses talents de faussaire. Qu’est-ce que ça fout de signer son permis de conduire ? Ca veut pas dire qu’il est plus authentique pour autant. Je comprends pas. Ensuite, quel était le sens de cette scène ? Ca, c’était plus simple à comprendre : c’était une scène de racisme quotidien. Je veux dire : les deux protagonistes étaient en apparence, en tant cas selon la guichetière, aux antipodes. Elle : une femme, d’un certain âge, blanche. Lui : un homme, jeune, marron. Evidemment que quand une grand-mère blanche se pointe avec son permis de 1947 jamais signé, la guichetière, elle la fait pas chier. Parce qu’elle a confiance. Et cette confiance lui autorise une entorse au sacro-saint règlement. Mais face à ce jeune homme, le règlement doit s’appliquer.

Je me suis dit que putain, si le mec (qui est en règle hein) galère comme ça pour simplement récupérer une lettre, sa vie doit être un enfer.  

5°) Je pourrais certes vous parler de ma progéniture. Curly a 20 mois. Il est extrèmement autonome. Il a des centres d’intérêts clairs et limités. En gros, pour vous résumer, je pense qu’il est mûr pour faire sa demande de RSA, se prendre un studio tout seul, et passer ses journées à mater youtube en bouffant des gâteaux et en bouquinant un peu. (Merde, en fait, j’ai enfanté la réincarnation de Romain Monnery.)

6°) Je voudrais adresser un message de soutien aux hommes. Toutes mes condoléances les mecs. Je suis vraiment désolée pour vous. Je sais à quel point ça va être dur. Mais je vous jure qu’on n’y est pour rien. C’est pas du tout ça qu’on demandait.

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Avec cette affiche que je croise tous les jours dans le métro à Répu, c’est votre légèreté qui s’envole au loin. Aurevoir. Vous entrez à votre tour dans le monde des complexes. Bien sûr, vous pouviez, à titre individuel, vous sentir complexé auparavant. Mais là, le message est clair. Si votre corps n’est pas parfait, il devient dégoûtant. Répugnant. Des poils sur le dos ? = signe de négligence. Alors que franchement, il suffit que vous preniez rendez-vous en institut pour vous en débarrasser. Donc voilà, à votre tour, vous allez découvrir que votre corps n’est pas votre ami. Il est votre ennemi. Il n’est qu’imperfections à effacer, à modifier, à polir. Vous aussi vous allez vous regarder avec dureté dans le miroir, vous allez consacrer du temps à vous améliorer physiquement. Vous allez avoir peur en vous déshabillant qu’elle/il soit déçu(e).

Ca y est, vous y êtes. Des couilles pas rasées ? Des poils sur les épaules ? Bientôt on vous traitera aussi de néo-hippie à la con. (Ouais, on sait tous qu’une meuf qui ne s’épile pas la chatte, c’est une saleté d’altermondialiste attardée.)

Imaginez une seconde cette pub en inversée. Un mec avec le même regard de dégoût devant une meuf aux jambes pas épilées. On serait outrée, choquée. Mais comme vous n’en êtes qu’aux prémisses de cette alinéation messieurs, vous n’y prêtez pas l’attention que vous devriez.

Allez-y, claquer votre thune en crème anti-vergétures. Oui, vous ne le savez pas encore mais vous êtes incroyablement nombreux à avoir des vergétures. Vous ne le savez pas parce que vous n’y prêtez pas attention. Mais ça va venir. Bientôt, vous verrez vos vergétures, vos ongles pourris, vos pores dilatés, vos fesses trop grosses, votre ventre pas assez musclé.  

7°) Je serai à la Gaité lyrique samedi à 15h pour une table ronde. Et bien sûr au salon du livre de Paris, le vendredi 18 mars de 17h30 à 20h, le samedi de 16h à 18h, et le dimanche de 15h à 18h. (Venez me voir parce que ça va être hyper long. 3 heures de désolation le dimanche quand même…)

 

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8 décembre 2015

Ca s’appelle une « tranche de vie »

Mes chers amis,

on a peut-être pas la tête à la gaudriole mais enfin bon, il se passe des choses pas intéressantes dans ma vie donc il faut bien que je vous les raconte. N’oubliez pas que le blog repose sur un impératif apodictique “Ecris seulement des textes totalement dérisoires qui pourraient ne pas avoir d’écho universel”.

Histoire de vous appâter, on va commencer par du sexe. L’autre nuit, j’ai fait un rêve érotique. En soi, c’est déjà un évènement et, encore plus intéressant : c’était un rêve explicite. En temps normal, mes représentations nocturnes érotiques les plus hard consistent à patauger dans une piscine avec Brad Pitt. (On joue à s’éclabousser.) (Surtout lui.) Mais cette fois, j’ai rêvé que j’étais dans le lit avec le Chef. Et j’étais prise d’une envie irrépressible de baiser. Mais il dormait. Et d’un coup, j’avais une espèce de compréhension inédite de la sexualité. Ca m’a vraiment fait comme une révélation sur la sexualité en général et la mienne en particulier. Je me disais “mais j’ai qu’à le baiser quand même. De toute façon, il va se réveiller et il sera forcément d’accord.” Et je le baisais. Et il était content.

Le lendemain matin, j’avais un sentiment “d’empowerment” très puissant, presque grisant. Logiquement, je décide de partager cette histoire avec le Chef. Il m’écoute attentivement faire le récit enthousiaste de mon rêve. Puis, il me regarde avant de dire “ah… Donc ta révélation c’est que tu n’avais pas besoin de mon consentement. En fait, tu as rêvé que tu me violais.” Douche froide. Je réfléchis un peu parce que non, vraiment, dans mon rêve c’était pas présenté comme ça. D’ailleurs, à titre personnel, je pense que le viol, c’est pas bien. Là, c’était juste un sentiment de pouvoir lié au fait de décider seule, de m’abstraire du protocole classique (= s’assurer que la personne est ok). Rien à voir avec un viol donc.

- Tu avais un sentiment de puissance parce que tu décidais seule, c’est ça ?

- Oui, c’était… c’était comme si je pouvais me servir. Je me rendais compte de ma liberté et de mon pouvoir.

- Oui bah donc c’est un rêve de viol. Mais c’est pas grave hein.

- Non mais rien à voir! Je savais que tu serais d’accord.

- Sauf que je dormais.

- Oui, mais tu disais pas non.

- Ok…

- Putain… Merde, t’as raison. J’ai rêvé que je te violais et que je kiffais ça.

Je ne sais pas encore quel enseignement en tirer mais je me suis sentie un peu merdeuse.

Heureusement, je n’avais pas le temps de m’appesantir sur le sujet parce que j’ai beaucoup de choses à faire en ce moment. Notamment m’occuper des cadeaux de Noël.

En ce qui concerne Têtard, 3 ans et demi, le problème c’est qu’il a changé d’avis toutes les 24h depuis trois semaines. De mémoire, il a successivement voulu : un ours polaire, un robot qui détruit tout, une poupée qui ferme les yeux quand on l’allonge, un robot qui parle, une voiture télécommandée rose, un ninja vert, l’étoile de la mort en lego. Jusqu’au week-end dernier, où on a regardé Toy Story (Joss Whedon 4ever) et où il a fermement décidé que LE cadeau de ses rêves, c’était un Buzz l’Eclair, vers l’infini et au-delà.

De mon côté, je me suis déjà offert le cadeau de mes rêves :

Buffy-me

Mais j’ai été une enfant et je me souviens que les synapses ne fonctionnent pas toujours correctement chez eux et que ces entubeurs de la pub profitent largement du système intellectuel atrophié des petits. Moi comprise. Je me suis faite couiller plein de fois par ces connards du marketing. Prenons, par exemple, la montre Flik Flak. La pub disait ça :

C’était mon rêve. Flik et Flak avaient l’air tellement sympa. Je voulais à tout prix que ce soit mes amis. Et, par chance, j’ai eu ma montre Flik Flak. Ce jour-là, j’ai appris le mot “désillusion”. Dans ma montre Flik Flak, il n’y avait pas de petite souris qui se mettait à courir après le fromage. Il n’y avait ni rire ni chamaillerie. Flik et Flak ne me parlaient pas. La vérité : c’est qu’il n’y avait pas de Flik et Flak intégrés dans la montre. Il y avait juste deux putains d’aiguilles peintes à leurs effigies. Désolation. Absolue.

Donc j’ai voulu éviter ça à Têtard. On a une discussion assez profonde sur l’animisme et le caractère méta de la narration de Toy Story (Joss Whedon oblige). “Mais tu as compris Têtard que Buzz l’éclair, ce sera juste le jouet ? Il ne sera pas vivant comme dans le dessin animé tu sais ? Dans le dessin animé, au début Buzz l’éclair il ne sait pas qu’il est un jouet, il croit qu’il est un vrai cosmonaute. Après, il comprend qu’il est un jouet. Mais comme c’est un dessin animé, c’est quand même un jouet vivant. Le Père Noël, il ne va pas t’apporter un jouet vivant hein ?”

Comprendre : le père noël, il va t’apporter un jouet mort. Mais ça, je lui ai pas dit parce que récemment, j’avais déjà bien bien merdé avec lui. (Attention, anecdote dans une anecdote.)

Têtard est à l’âge où il parle beaucoup de la mort. Peut-être aussi que le fait de voir BFM tourner en boucle pendant les attentats a eu une légère incidence. Mais, franchement, la psy a trouvé qu’il gérait très bien. Il lui a dit que le problème pour les attentats c’est que Spiderman était arrivé trop tard.

Ce qui n’est pas faux.

Bref. (Vous le sentez l’escalier qu’on descend là ?)

Qu’il y ait une angoisse de la fin, de la mort, de la disparition, c’est normal. Mais comme je suis une super mère, j’ai réussi à lui créer une autre angoisse.

Un soir, on jouait tous les trois sur le canapé : Curly, Têtard et moi. Moi, j’aime bien parler avec Têtard. Il est pas trop con. Donc, sur un coup de tête, je lui demande : “Est-ce que tu te souviens avant que Curly naisse ?”

Têtard très sûr de lui “oui, il était dans ton ventre”. (Par contre, il ne semble pas se souvenir qu’il me crachait sur le ventre en disant “veux pas bébé”.)

“Oui, mais avant qu’il soit dans mon ventre, tu t’en souviens ?”

Son regard vascille un peu. Je sens que j’ai gaffé et j’essaie d’attirer son attention sur autre chose “oh, regarde, une publicité pour une crème anti-rides!” mais il est trop tard.

“Mais… Il était où Curly avant d’être dans ton ventre ?”

“Et bah… il n’existait pas.”

Au fond de ses yeux, j’aperçois les feux de l’angoisse s’allumer.

“Non mais il était où ?”

“Il était nulle part. Il n’existait pas. C’est tout. Comme toi. A un moment, tu n’existais pas.”

Là, il s’est décomposé et a commencé à crier comme un nazi qui voudrait me faire avouer mon abominable crime :  “On était dans ta bouche ?!!! TU NOUS AS MANGES ???”

Voilà. (Vous noterez l’esprit logique de cet enfant. Avant d’être dans le ventre, tu es dans la bouche.)

Une réussite cette discussion. En même temps, comment je pouvais savoir qu’un gamin de trois ans n’est pas capable de conceptualiser un espace-temps dans lequel il n’existait pas ? Comment je pouvais imaginer qu’il n’y avait pas que l’angoisse de la mort, mais du non-être en général ?

Bref, revenons à Buzz l’Eclair. Rassurée par notre discussion, je pars à la recherche d’un Buzz l’éclair en me demandant où je vais trouver ça (vu que ça a quand même 20 ans). Arrivée à Jouet Club, je vois ça :  

Buzz-eclair

Ok. On est un troupeau de mères prosternées devant le rayonnage où trônent des dizaines de Buzz l’éclair, tous affligés du même terrible problème de prognathisme. Parfois, une mère ose effleurer une boite et on entend “Bonjour, je suis Buzz l’éclair. Vers l’infini et au-delà”. Et puis, je me penche un peu plus et je regarde la petite étiquette en-dessous. Et là, je vois 99 euros. C’est marrant, j’ai lu le prix et immédiatement mon anus s’est dilaté.

WHAT ?

Alors, il y avait 3 prix, 99,99 euros, 84,99 euros et 54,99.

J’ai acheté le moins cher et j’ai pas pu m’asseoir pendant une semaine. (Quelqu’un sur Twitter me disait qu’il avait voulu faire le malin et en acheter un pas cher sur e-bay. Résultat, le truc répète “verso l’infinito e oltre”.)

Pour Curly, je décide unilatéralement de trouver un cadeau qui nous permettra de dormir. Parce que depuis quelques jours Curly hurle dès que je le pose dans son lit, puis à chaque fois qu’il finit un cycle de sommeil. Et le matin à partir de 6h. J’achète donc une veilleuse-berceuse de compétition, un truc qui pourra l’occuper quand il est réveillé (d’après le descriptif, le truc est censé balancer des feux d’artifice dans la chambre pendant qu’un orchestre symphonique au complet se met à jouer). Mais Noël, c’est dans beaucoup de nuits, c’est dans beaucoup d’heures de sommeil gâchées par ses hurlements comme j’en ai fait la douloureuse expérience mercredi soir. Ce soir-là, j’étais claquée. Je me mets au lit et je m’apprête à m’endormir devant des images qui bougent de New-York Police Judiciaire Unité Spéciale Histoires Glauques. A la minute où un nourrisson se fait violer par un clown qui se révèle être le beau-frère de sa mère, c’est-à-dire au moment où je m’endors paisiblement, Curly commence à m’appeler en chouinant. “Maaaamaaaannnn”. Je l’ignore parce que si je le prends dans les bras dès qu’il crie, on en sortira jamais et puis dans l’épisode on en est au moment où on découvre que ce n’est pas le clown beau-frère qui a assassiné le bébé en le mettant dans le four. Sauf qu’à minuit, Curly monte en volume et qu’il risque de réveiller Têtard. Je craque.

J’y vais, je le prends dans mes bras, je le ramène dans la chambre, je l’installe confortablement calé sur mon oreiller, serré contre moi. Il me regarde, il me sourit et il me gerbe dessus. Tranquille. L’odeur de petit pot tomate/poulet macéré, pas digéré depuis 5 heures se répand partout. Je pars le changer, et donc je ne saurai jamais si c’est la mère qui a voulu protéger son beau-frère ou si ce n’est pas simplement le voisin qui a confondu le bébé avec un gigot. Je me rends compte que j’ai du vomi dans les cheveux mais j’ai sommeil. On retourne dormir dans cette douce odeur. Etonnamment, je dors mal.

Le lendemain matin, j’accompagne Têtard à l’école, la gueule en vrac. L’équipe scolaire et les autres parents d’élève ont l’habitude. Ils savent que je viens de me lever, que j’ai avalé une tasse de thé, mis des baskets, un manteau et que ma présence en ces lieux à une heure aussi matinale relève du miracle.

Ensuite, je passe la journée à bosser pour faire la newsletter de Slate. Ce qui est l’occasion pour nous d’en parler un peu puisqu’il s’agit de mon nouveau travail et que ça a un lien avec le blog. Parce que ce n’est pas une simple newsletter. J’y écris toutes les semaines un texte, le genre de trucs que je postais avant sur le blog, et j’y mets une revue des liens que j’ai aimés.

Avant de vous inscrire (ICI), vous pouvez aller voir ce que ça donne.

Y en a eu plusieurs.

Voici la 2ème. Voici la 3ème. Voici la 4ème. L’avant-dernière. Et la toute dernière. 

A partir d’ici, je vous propose de faire une petite pause et d’aller aux toilettes ou de bosser un peu, parce que vous aurez peut-être remarqué que ce post est obscènement long. (J’avais hésité à le couper en deux.)

Donc après une nuit de merde et une dure journée de labeur, je pars chercher Curly à la crèche. On me le tend en me disant “bon courage hein”. Ok. On va chercher Têtard au centre de loisirs. On rentre. Je leur fais à bouffer. Curly pleure, crie, râle. Et Têtard parle parle parle. Et au milieu de ce bordel, j’ai une sensation bizarre que j’identifie comme “je me sens pas bien”. Quelques minutes plus tard, elle se transforme en tête qui tourne. J’ai l’impression que je vais m’évanouir. Je calcule alors que je n’ai pas mangé depuis 24h. Je me fais à bouffer des pâtes à la carbo dégueu. Comme Curly refuse que je mange à table et que je veux qu’il se la boucle, je mets mon assiette sur la table basse, je m’installe devant en tailleur, je commence à manger. Curly vient à côté de moi et… putain. Et il gerbe dans mon assiette. Alors, mettons-nous d’accord. Le vomi c’est dégueulasse. Voir quelqu’un vomir alors que t’as de la bouffe dans la bouche, c’est vraiment immonde. Mais en plus le mélange de son vomi dans mes pâtes, c’était vers l’infini et au-delà de l’horreur. Après, il hurle. Normal. Je prends un sopalin qui trainait sur la table pour lui essuyer la bouche quand Têtard nous rejoint, pantalon et culotte sur les chevilles. Il se met dos à moi et se penche en avant, jusqu’à ce que ses mains touchent par terre. Pourquoi ? Parce qu’il avait fait caca et qu’il voulait que je lui essuie le cul. J’ai donc à ma gauche un bébé plein de gerbe, sous mon nez mes pitoyables pâtes au vomi, et devant moi, en frontal, un petit anus entouré de merde.

Là, mes amis, j’ai cru que j’allais totalement basculer dans la folie. C’était plus que je ne pouvais supporter. D’une main j’essuyais la bouche de l’un, de l’autre les fesses du grand. Finalement, j’ai attrapé mon téléphone et envoyé un très sobre “Tu rentres à quelle heure ?” au Chef. “20h45”. Il était 19h30.

J’essaie de réparer un peu tout ça. J’ai toujours envie de m’évanouir. Alors je fais l’une des choses les plus ignobles depuis que l’humanité est sur terre. J’essaie de trier dans mon assiette quelques lardons intacts et je les bouffe. Pendant que Curly continue de hurler. Et que Têtard sort de je ne sais où un réveil mécanique et s’amuse à faire ding ding ding à côté de mon oreille.

Finalement, je ne sais plus trop comment, je parviens à ne pas me suicider. Je réussis même à les coucher. 21h, le Chef rentre : je suis donc en jogging dégueu, affalée sur le canapé et je regarde d’un oeil vide l’écran de la télé. Envoyé Spécial. (J’en étais là oui.) (Je comprends mieux qui sont les téléspectateurs d’Envoyé Spécial. Des gens qui viennent de se faire gerber dessus.) Je suis épuisée. Et à bout de nerfs.  

Et là, vous croyez que c’est fini ?

Bah non. Parce qu’il se trouve que ce soir-là, je devais aller à l’émission d’Antoine de Caunes pour une petite interview sur les trolls.

21h30 je me change péniblement.

21h45 je rampe dans le taxi. J’envisage de lui dire “changement de programme, emmenez-moi à Orly.” Je passe 15 minutes à m’imaginer allongée seule sur une plage de sable fin.  

22h15 j’arrive dans l’espace VIP de l’émission. Je suis fracassée. Je veux dormir. Je ne veux plus jamais me relever. On propose de me prendre mon manteau. Je refuse, je me pelotonne dedans et m’avachis dans un fauteuil. Le barman vient me tendre une coupe de champagne. Je le regarde sans comprendre. Je lui dis que non, je vais prendre un verre d’eau. Il insiste et me propose du vin. Il ne sait pas que je n’ai ni mangé ni dormi depuis plus de 24 heures. Je bois un verre d’eau plate.

On m’emmène au make-up. Il est 22h30. Soit l’heure où normalement je me démaquille. Une dame m’étale sur le visage la moitié de sa valise à maquillage. Je croise la Fouine et Bonjour tristesse. Le mec de Bonjour Tristesse a l’air hyper en forme (je soupçonne qu’il n’a pas d’enfant), super à l’aise. La maquilleuse l’adore. Elle glousse à tout ce qu’il dit. Ca m’agace.   

23h On m’emmène sur le plateau. Je suis derrière un pan du décor avec des techniciens. De Caunes fait son lancement. “Elle est belle, elle est brillante, elle est drôle” l’un des techniciens se retourne vers moi et me fait un clin d’oeil. Je suis un peu gênée quand même. Je souris avec modestie. “Je vous demande d’accueillir Alison Wheeler!”

Le mec prend un air désolé pendant qu’une meuf me dit “Titiou, c’est à toi dans cinq minutes”. Je suis très gênée. Je souris avec indifférence.

Ensuite, on m’installe sur le plateau dans un fauteuil face à Antoine de Caunes. Je découvre donc que l’interview se fait juste entre nous, sans autre invité. Mais en public. Qu’on est physiquement assez proches. Et qu’il n’y a pas de table. Je suis un peu déstabilisée. Mais ça va. Je m’assois. Il y a les projecteurs, mon maquillage de star de cinéma, des gens dans le public, Antoine de Caunes à 40 centimètres de moi et je me rappelle qu’une poignée d’heures avant, j’avais une main pleine de vomi, et l’autre de merde.

Mais bon, ça devrait bien se passer. Je suis là pour répondre à des questions sur les haters et les trolls. Ca va durer 10 minutes. A la télé, quand t’es dans les rails, tout se passe bien. Parfois, tu sors des rails et c’est pas cool. C’est le moment où tu commences une phrase et tu n’as aucune idée de comment la finir et tu enchaînes des mots les uns après les autres et ce que tu dis n’a plus de sens et c’est très désagréable et vertigineux. Là, je me dis “je reste bien dans les rails. Je fais des petites phrases parce que vu mon état, faut pas être trop ambitieuse en terme de langage.”

De Caunes me pose des questions, c’est rigolo. On rigole. Ca se passe vraiment bien. A un moment, il me demande “mais vous, Titiou, en tant que jeune femme séduisante, vous ne rencontrez pas des problèmes sur Internet ?”

Là, normalement, je dois enchainer pour parler du sexisme sur les réseaux sociaux. Mais, va savoir pourquoi, c’est pas du tout ça qui sort de ma bouche. Mais alors vraiment pas du tout. “Ah non mais moi, sur ma photo de profil, j’ai un bison mort sur la tête donc ça va, je me fais pas draguer ou harceler”.

Regard d’Antoine de Caunes. “Un bison mort ? C’est-à-dire ?”

Je ne sais pas comment lui expliquer. “Oui, enfin… bah vous regarderez sur Twitter hein”.

“Non mais un bison mort… On peut avoir la photo s’il vous plait ?” il demande ça en montrant l’écran géant à côté de nous. Et là, la régie affiche sur l’écran la photos de deux femmes à moitié nues allongées l’une sur l’autre.

“Ah non, c’est pas ça. J’ai pas des fesses mortes sur la tête”.

Evidemment, à partir de là, on a complètement déraillé. On ne savait même plus de quoi on parlait. J’ai lamentablement réussi à raccrocher les wagons pour arriver au sexisme sur Internet.  Bah avant c’était vachement le concours de bite. Non, pire que ça, les olympiades de la bite. Je ne sais pas pourquoi mais à mesure que je parlais, je me suis rendue compte que je n’arrêtais pas de dire “bite”. Bite bite bite bite. J’ai quand même fini sur “maintenant c’est plus les osselets de la bite”. Je n’avais absolument aucune idée de ce que ça voulait dire. De Caunes non plus vu qu’il m’a regardée bizarrement en précisant “j’essaie de visualiser”.

Finalement, à 1h du mat, je suis chez moi.

1h30 j’ai fini de me démaquiller.

1h45 je me couche. ENFIN.

2h je fais une insomnie.

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17 novembre 2015

C’était pas moi

On a tous le même échange. Le pudique “Et toi ? Ca va ?” Auquel on répond oui. Oui, ça va parce que je suis en vie, pas blessée et que je n’ai perdu personne. Alors oui, ça va. Je ne vais pas me plaindre.

Mais la vérité, c’est que ça ne va pas du tout.

Et l’autre vérité, c’est qu’on s’en fout. On s’en branle que je reste parfois le regard dans le vide et que je chiale alors que je ne pense à rien. (Même si d’un point de vue biologique, je ne pensais pas que c’était possible.)  

Si j’écris, c’est que je me dis qu’on est sans doute plusieurs dans cet état. Et plusieurs à ne pas le supporter. Je n’ai pas été touchée directement, et pourtant je erre comme un zombie, assommée par le choc.

robabée

La dessinatrice Robabée.

 

 

C’était ni toi ni moi. Mais c’était quand même nous. Mais c’était quand même pas moi. (Oui, en ce moment, j’ai des capacités logiques et linguistiques limitées.) Et je m’en veux. Je culpabilise de mon état. Les survivants vont culpabiliser vis-à-vis des morts. Et moi, je culpabilise par rapport aux survivants et aux endeuillés, d’être dans cet état de choc alors que j’ai eu tellement de chance. Je n’ai perdu aucun proche. Je n’étais ni en terrasse, ni au Bataclan. J’étais à un concert, certes, mais à la Cigale. Géographiquement, c’est pas à côté. Et pourtant, j’ai basculé dans la sidération.

Pire. Je suis devenue une grosse abrutie. Dans tous les sens du terme (pour abrutie hein). Parce que “ça ne va pas”, ce n’est pas juste être triste. C’est être en mode zombie catatonique, puis pleurer un peu, puis se sentir totalement blindée, insensibilisée, puis envahie par la rage. C’est être traversée par tout un tas de pensées et de sentiments contradictoires. Avoir des réactions totalement irrationnelles. S’énerver pour rien. Trouver les gens insupportables. Et l’instant d’après tellement émouvants. Je me suis réjouie du bombardement du camp d’entrainement de Raqqa. Moi. C’est horrible. Ca, ça prouve bien que ça ne va pas. J’ai dit “il faut les fumer ces batards”. Moi. La même personne qui tenait de grands discours devant la réaction militaire des Américains après le 11 septembre. Evidemment, je sais que c’est cet ancien moi qui a raison. Pas le truc sclérosé, recroquevillé, rageux qui prétend me servir de cerveau en ce moment.

Ces réactions, je les aurais acceptées d’un survivant ou de quelqu’un qui a perdu un proche.

Là, je me trouve profondément conne de me sentir mal et de penser mal. Je n’ai aucune justification pour être dans un état pareil.

Bien sûr, ce sont nos endroits, nos habitudes de vie qui ont été visés. Bien sûr, quand je regarde les photos des victimes, j’ai l’impression que je les connais tous. Et je ne peux pas m’empêcher de me dire que c’est un putain de miracle de n’avoir aucun ami dans la liste des morts. Un miracle qui frôle l’aberration. Au point que je consulte frénétiquement la liste des victimes, avec toujours la même stupéfaction de n’y voir aucun de mes proches.

Bien sûr, toute l’année, on a attendu l’attaque suivante. Après Charlie, plusieurs personnes se sont étonnées, sans méchanceté hein par pure curiosité, de ma réaction et m’ont demandé pourquoi j’étais à ce point affectée par ces attentats. L’une des raisons c’est que j’ai vécu janvier dernier comme un moment de bascule. Un message très explicite qu’on nous adressait. Ce n’était pas la fin de quelque chose, seulement le début. A partir du 7 janvier, on vivait dans un autre monde, une autre période. Et c’est une raison supplémentaire pour que ma sidération actuelle m’exaspère.

Ca va passer bien sûr. Je vais récupérer mon cerveau. En attendant, je compte sur les autres pour décrypter le virage sécuritaire du gouvernement, la révision constitutionnelle, le renforcement de la surveillance d’Internet, toussa quoi.

Méfions-nous. On n’est pas dans notre état normal, on perd nos facultés de juger. On se laisse séduire par des discours que nous condamnions avant. Méfiance. Ne devenons pas notre propre ennemi.

Je me méfie aussi de ce que j’écris. J’en ai gratté des pages depuis samedi. Mais je ne les publierai jamais parce que poster sur Internet, blog ou tweet ou statut, c’est prendre une parole publique, c’est être responsable. Or en ce moment, je ne suis pas vraiment responsable, je dois faire très attention.

Pour finir, je vais arrêter de ressentir confusément que je n’ai pas le droit d’être dans ces états émotionnels. Parce que le premier pas pour se remettre d’un trauma, c’est de l’accepter. On n’est pas des imposteurs qui volent la vraie douleur ailleurs. Malheureusement, la douleur est un bien illimité.

 

On a le droit. D’être enragé, en larmes, vidé. On a le droit d’être traumatisé sans avoir eu de contact direct avec les attaques. Tous. Y compris ceux qui n’étaient pas là, pas là aux terrasses ou au Bataclan, pas là à Paris, pas là en France. Ceux qui vivent en province, ceux qui étaient/sont à l’étranger. C’est quelque chose de plus fort. Un noyau chaud qui vous fait sentir que vous aussi vous avez été ciblés. On n’est pas traumatisés pour rien mais parce qu’on a été attaqués. Et pas symboliquement. C’est extrèmement concret ce qu’on vit. (Il suffit de prêter attention aux sirènes qui retentissent désormais en permanence.) Ceux qui sont traumatisés, le sont parce qu’ils savent, ils sentent intimement qu’ils étaient visés. Et c’est une raison suffisante pour être en état de choc.

 

 

bataclan-avant

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14 novembre 2015

Le 13 novembre

Samedi 14 novembre. La gueule de bois. Pas vraiment la même.

Je ne vais pas écrire sur le courage du peuple de Paris. Parce que le peuple de Paris que je connais, c’est celui qui sort le vendredi soir pour se démonter la tête. Evidemment, hier, à peu près tout mon entourage était dehors. Qui dans un bar, qui à un concert, un autre au stade de France. C’est normal, c’était vendredi soir. Le soir où on boit, trop. On se couche tard, trop. On couche, tout court et parfois avec n’importe qui. On écoute de la musique trop fort. On traine dans Paris à la recherche d’un taxi. On crie dans la rue. On se fait engueuler parce qu’on est dehors avec un verre d’alcool. Parce qu’on fume en riant trop fort et que ça dérange les “riverains”. C’est notre soir. Celui où on décompresse. Celui où on s’autorise un peu de n’importe quoi.

Coming-out : un de mes premiers souvenirs au Bataclan c’est d’y avoir vu un spectacle de Michaël Youn. C’est con hein ? Et c’est con de penser à ça là. Mais ça dit aussi à quel point ces lieux nous sont familiers. Ce n’est pas seulement notre paysage urbain quotidien, c’est notre paysage mental. Ces lieux sont devenus synonymes d’évènements historiques qu’on trouvera dans les manuels. Du sang, des corps. Des images des mecs qu’on croise tous les jours qui tirent des cadavres. (Cette vidéo surtout.) Et quoi alors ? Aller déposer des fleurs devant le Bataclan ? Appeler Chryde, la dernière personne avec qui j’ai bouffé à la Belle Equipe, pour qu’on aille y mettre des chrysanthèmes ?

A la place, j’écris. C’est con aussi. C’est trop tôt. Mais c’est tout ce que je sais faire. A défaut de boire.

A Paris, hier soir, la vie tenait aux places dispos en terrasse et à vos goûts musicaux. Que vous préfériez le métal ou le rock. Les attentats de janvier ciblaient des gens qui représentaient quelque chose : dessinateurs / policiers / juifs. Hier, c’était juste nous. Des gens qui aiment bien sortir pour faire la fête. On est pas méchants. En général, le vendredi soir, on est surtout un peu cons. On a jamais eu l’impression de représenter quoique ce soit. Surtout pas le week-end. Le vendredi soir, on dépose les costumes sociaux habituels. Le vendredi soir, on est n’importe qui.

Hier, le concert des Districts était vachement bien. Même si on aurait dit que le mec des lumières avait appuyé sur le bouton “aléatoire” avant de partir s’acheter un paquet de granola. C’est ce que j’ai dit pendant que tout le monde prenait sa bière au bar. Quelque minutes plus tard, je suis sortie de la Cigale avec mon amie Diane et le vendredi soir était en train de basculer. Pas juste ce vendredi soir-là. Le concept même de Vendredi Soir. J’ai traversé l’Est de Paris. J’ai pleuré. Tout de suite. Pas d’état de choc parce que ça fait des mois qu’on s’y attend. Qu’on en parle. On est combien à avoir partagé l’interview de Trévidic en septembre ? Diane a pris les choses en main, elle a trouvé un taxi. Elle m’a donné de l’argent. (Oui, le taxi m’a fait payer la course.) En arrivant chez moi, j’ai découvert l’état d’urgence. Le Président qui fait fermer les frontières. Des mots qui nous sont étrangers. Presque exotiques. Des mots qui, jusqu’à aujourd’hui, n’avaient aucun rapport avec le fait de sortir picoler le week-end.

J’espère qu’on continuera à aimer faire la fête dehors mais je ne jugerai pas ceux qui préfèrent rester en sécurité.

Oui, bien sûr, on était prévenus.

Mais on n’est pas un courageux peuple de Paris. On n’a pas fait de la résistance. On est juste des fêtards un peu cons. Franchement, les mecs, on ne méritait pas tant d’attention.

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