21 avril 2020

Confinement, part 2

N’est-ce pas que vous avez cru qu’il n’y aurait jamais la suite de ce post de confinement ?

En même temps, j’ai envie de crier « à quoi bon ??? ». J’aimerais vraiment beaucoup me convaincre que je vis une expérience (mystique, intellectuelle, émotionnelle, astrologique ou autre) avec ce confinement mais je ne crois pas.

Bref, revenons-en aux enfants. On va dire que Têtard ne vit pas exceptionnellement bien ce confinement. Il a envoyé un mail à sa maîtresse pour lui dire « l’école à la maison, c’est nul. Ma mère est beaucoup moins bien que vous ». (Il l’a envoyé de mon adresse mail.) (En me demandant de ne pas le lire.) (Voilà. Brûle-moi les poils de nez Maria Montessori.)

Dès qu’il ouvre un cahier, il a le visage qui se déforme, c’est assez impressionnant, il a la bouche qui se tord, la voix qui gonfle (ça commence en général par des râles, puis des gémissements, puis des cris, ça fait un peu bande-son d’un film de cul de fachos). Ses mains se crispent. Sa colonne vertébrale se plie en deux. Au bout de vingt minutes, il finit par ressembler à ça.

Quant à Curly… Bah on ne va pas se mentir, comme l’avait deviné une commentatrice : il vit sa meilleure vie. Enfermé avec sa mère à la maison. Et son frère aussi. Son frère qui, privé de ses copains, est obligé de jouer avec lui. Et sa mère qui a interdiction formelle de quitter la maison. Quelle satisfaction… Parfois, sa mère lui manque, il n’a qu’à lever la tête et elle est là. Il sourit de contentement.

L’autre jour, il m’a vu poser la main sur la poignée de la porte d’entrée et il a hurlé « TU VAS OÙ ? » « Je vais à la boite aux lettres. » « Ah. Ok. » Il était à deux doigts de hululer de bonheur. Un soir, il a passé dix minutes à tourner autour de moi en regardant son père et en chantonnant « maman est à moi, maman est à moi ». (Bien sûr, je me suis penchée vers lui pour l’embrasser en lui murmurant « je suis à toi et jamais dans toute ta vie tu ne trouveras une femme ou un homme qui t’aimera autant que moi, ce qui donnera au reste de ton existence un goût d’inachèvement et d’amertume ».)

Bref, mon avis c’est qu’Œdipe, ça ressemble quand même vachement à une relation avec un mec abusif… Je suis à deux doigts d’envisager qu’il a hacké son talkie walkie playskool pour contacter un mafieux chinois afin de capturer un pangolin malade… Non mais imaginez… Souvenez-vous qu’on parle de cet enfant qui n’aimait pas l’école mais qui aimait tellement fort sa maman. Cet enfant qui me parle régulièrement de faire l’école à la maison. Un enfant de cinq ans qui a dû prier de toutes ses forces la nuit, au fond de son lit : « dieu je sais pas si t’existes mais je t’en supplie je ferai tout ce que tu veux je te promets si jamais tu fais disparaître l’école et que je peux rester tout le temps avec maman à la maison ».

Une prière que des milliers d’enfants ont dû murmurer.

Sauf qu’il y a une différence.

Curly, lui, a été entendu.

Un jour, ses parents lui ont annoncé qu’il n’y avait plus école. Pas une absence d’un jour ou deux. Suppression de l’école.

Non mais vous imaginez le bordel que ça doit être dans sa tête ? Vous visualisez une seconde l’impression de super-puissance qu’il doit éprouver ?

Seulement voilà. Comment va-t-on lui annoncer qu’il reprend l’école le 11 mai (grande section oblige) – alors que son frère va rester à la maison avec môman jusqu’au 25 (CE1 oblige) ?

D’ailleurs, j’avais compté sur cette quarantaine pour upgrader la relation entre mes enfants. Une relation que nous qualifierons de « régulièrement contrariante ». Je m’étais dit qu’enfermés ensemble, ils devraient affronter leurs différents et les régler. Que ce serait comme une thérapie de frères qui ouvrirait une ère nouvelle de notre vie familiale, une ère faite de bienveillance. Evidemment, au début, parce qu’ils aiment me dérouter, ils se sont parfaitement entendus. Je guettais le premier signe de crispation avec à la main un guide pour une relation fraternelle heureuse et épanouie.

Et puis voilà, ça a recommencé. La guerre des roses. Un matin, très tôt, un tournant a été franchi quand Curly a pris le dessin préféré de Têtard, et a soigneusement découpé avec des ciseaux la tête de Yu Gi Oh. (Franchement, quel intérêt à être confiné si on ne peut pas torturer un peu son frère ?) Ca, c’était une putain de déclaration de guerre. D’ailleurs, Têtard était dévasté. Après avoir gémi de souffrance pendant une heure, il a trainé le visage défait dans la maison en essayant de ne pas croiser l’être obscur et malfaisant qui se fait passer pour son petit frère.

L’autre soir, j’ai dit à leur père, mon compagnon, mon co-endetté à la banque, mon co-confiné, « je crois qu’on est une famille totalement dysfonctionnelle. Moi je rêvais d’une famille arc-en-ciel, dont l’atmosphère serait baignée de sourires, de caresses et d’éclats de rire qui résonneraient comme des rayons de soleil sur les murs en pierres d’une vieille maison de campagne avec un portail en fer forgé. A la place, on dirait qu’on dirige un asile d’aliénés dont on serait les tortionnaires en chef, totalement contaminés par la folie ambiante. »

Il m’a répondu que le confinement, ce n’était pas le bon moment pour émettre des jugements définitifs sur nos vies.

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13 commentaires pour “Confinement, part 2”

  • Dès l’âge de 7 ans mon fils m’a demandé l’école à la maison. Autant te dire qu’il est plus que ravi de ce confinement. En plus comme tu dis, il a été entendu, la fermeture de l’école ayant été prononcée le jour de son anniversaire !!! ( forcément le meilleur de toute sa vie )

    le 21 avril, 2020 à 18 h 49 min
     
  • Voilà des effets du confinement : le zoom sur les conditions d’accès à l’enseignement scolaire, le rapport à l’enseignant.e… Peut-être faudra-t-il envisager l’école autrement…

    Courage, et patience ! :-)

    le 22 avril, 2020 à 11 h 57 min
     
  • Mais n’est pas celà une famille?

    Un truc abstrait où toutes les forces s’affrontent toujours et encore, à la limite d’un déséquilibre mental, à coup de compromis et d’autorité plus jouée qu’autre chose, histoire de faire ce qui doit être fait malgré un déplaisir certain, créant ainsi un équilibre étrange qui va en grandissant si on résiste.

    le 22 avril, 2020 à 13 h 23 min
     
  • Merci pour ces mots qui racontent une part de nos expériences (et même si cela n’est pas d’un grand réconfort, vous n’êtes pas seule) ! J’en profite également pour remercier l’ère numérique qui offre à toute heure des dessins animés passionnants (voilà un truc positif à dire de notre époque). Bon courage !

    le 22 avril, 2020 à 19 h 55 min
     
  • Il existe une possibilité de le rendre heureux… passer le CAPES. Maman et maîtresse à la fois.

    le 22 avril, 2020 à 21 h 31 min
     
  • Un point positif à ce confinement ! Lire deux articles de toi au réveil ! On a parlé de toi y’a pas si longtemps avec les copines puisqu’on participe au challenge des 10 livres et que bien évidemment « libérées.. » en fait partie pour chacune de nous ! (ouais on fait des trucs clous en confinement et on réutilise FB).
    Bref nous on a instauré le petit dej dans le lit le matin, c’est d’ailleurs pour ça que e trouve le temps de t’écrire (ouais à 10H26 mais comme on a la chance d’avoir des enfants de 6 et 2 ans et que a grande n’est qu’en GS, on vit une vie complètement décalée). Pour finir aucun jugement hâtif sur la vie de confinés enfin si on pourrait toujours disserter sur la charge mentale *1000 de la mère de mifa confinados). Mais tu seras meilleure que moi pour l’aborder. Et sinon merci d’exister et bon rétablissement !

    le 23 avril, 2020 à 10 h 30 min
     
  • Merci pour ton article qui me font (toujours) rire et me rappelle mes années Parisiennes :-)

    Moi j’ai un gamin de 11 ans et je m’imagine le scenario où il émerge pour la première fois dans un mode libéré de Covid19 à l’age adulte comme un gros bébé ayant passé toute son adolescence en confinement avec papa et maman.

    le 25 avril, 2020 à 8 h 47 min
     
  • Bonjour Titiou
    Je t’ai découverte avec le livre « Libérées » qui a été un véritable coup de coeur pour moi. J’ai digéré chaque page une à une et achevé le livre avec une furieuse envie de crier. Depuis, tous tes livres tiennent une place de choix dans ma bibliothèque. Balzac y a dernièrement trouvé sa place, lui aussi.

    Merci pour ta fraîcheur, ton honnêteté, ton humour.

    le 26 avril, 2020 à 21 h 53 min
     
  • Je ne suis pas venu ici depuis plus d’un an mais j’étais sûr que tu aurais quelque chose à dire sur le sujet. Je ne suis pas déçu. ^^

    le 2 mai, 2020 à 20 h 58 min
     
  • Hey, bonjour à vous !
    Ça fait genre des annèes que je vous lis sur slate (et il me semble avant… mais si c’est le cas, je ne saurais dire où)
    J’étais pas venu depuis trèèèèès looongtemps sur votre blog, mais en fait c’est toujours aussi fun
    (bon sauf cette interface pourrave de commentaires avec des empattements, serieusouly !, des empattements sur un écran, merde)
    Bon mais tout ça, pour dire quoi ?
    J’adore votre prose et votre style (ça comprend la prod de Slate), et j’apprécie de vous lire… et je me dis (en vieillard du 2.0) que vous pourriez abandonner.
    Et bien non ! il y a toujours des anonymes un peu con comme moi pour vous lire, et défendre le féminisme (même si en ces temps de confins, c pas gagné)

    le 11 mai, 2020 à 23 h 19 min
     
  • C’est Mona Chollet qui m’a donné l’idée de vous googler, dans son bouquin Sorcières elle vous cite sur la maternité, et j’ai trouvé ça si juste, j’étais trop curieuse de savoir de quelle tête bien faite s’en était sortie ! Vos posts me font penser au genialissime blog de Simone de Bougeoir, qu’est ce que c’était bien.. Bon maintenant vous êtes une star de la plume, vous n’avez que faire de l’opinion de nous autres lecteurs du dimanche, mais je voudrais quand même vous dire deux choses: 1) j’espère que vous continuerez vos posts MILF, ils nous font énormément de bien à nous autres jeunes mamans, 2) merci pour vos bouquins et prises de positions féministes, c’est ingrat, c’est le mythe de Sisyphe, de se battre continuellement et patiemment contre ceux qui ferment les yeux ou refusent de voir la situation des femmes. Mais voila, je viens d’avoir une petite fille, et tout ça devient bien trop important.
    Sur une note positive, vous aimerez sûrement les photographies de Kurland ‘An army of teenage runaways’. Elles font rêver !

    le 13 mai, 2020 à 5 h 00 min
     
  • Chère Titiou, cela fait bien 10 ans que je suis avec intérêt votre production électronique et j’ai lu plusieurs de votre livres.
    Je suis frappée de voir la correspondance de certains de vos thèmes de prédilection avec les miens. D’abord il y a eu la préoccupation féministe, puis écolo et collapso (j’ai eu un lombricomposteur un certain temps après vous mais je cochais déjà les cases décroissances depuis un bon moment). Il y a aussi minimalisme, kondoisme et bibliophilie. Un peu comme les parents qui croient donner un prénom assez original à leur enfant avant de constater qu’il y en a 5 autres dans la cour de récréation, certaines choses sont quand même dans l’air du temps, merci Lapalisse.
    J’ai eu une phase aiguë de Kondophilie au point de penser à une réorientation professionnelle dans ce domaine. Suite à votre récent article dans Slate, mon retour d’expérience de la personne qui avait fait Kondo chez elle avant le confinement et s’est dit aussi au début, crotte, si je ne l’avais pas déjà fait le faire maintenant m’aurait tenu le confinement. En fait non. Quand on vit un confinement dans 24 m², avoir de l’espace grâce à ça s’est avéré un luxe inouï. Ensuite, puis-je rappeler que faire Kondo n’est pas tout dégager mais faire ressortir les meilleurs trucs. Alors certes, quand je me suis prise de passion pour la culture des pois, j’ai du utiliser des baguettes chinoises en guise de tuteur, mais on finit toujours par trouver. D’autre part, bonjour le merdier inévacuable qu’aurait crée une kondoïsation pendant confinement. Je constate tout de même que certaines catégories créatrices se prêtent moins à la Kondoïsation. Chez vous c’est le merdier pour la création enfantine, chez mes parents (qui se sont laissé kondoïser) c’était le merdier de bricolage de mon père. Ca n’empêche pas de faire du tri mais une certaine latitude est nécessaire. Les activités créatives ça rentre moins dans les cases c’est normal me semble-t-il.
    Je vous rejoins aussi sur le fait que si on passe d’un monde d’excès à un monde de pénurie, Kondo n’a plus de raison d’être. Pour moi dorénavant c’est Kondo dans ma boîte à sardine parisienne et permaculture/récup dans mon bout de maison bretonne. Ca rejoint la schyzo dont vous parliez dans le très bon article sur comment on continue à vivre le quotidien en ayant en ligne de mire un probable collapse. J’ai donc finalement réorienté ma réorientation vers l’honorable métier de bibliothécaire et c’est là que je tombe sur votre billet de blog sur les lectures enfantines alors que j’ essaie moi même de composer la liste parfaite des lectures à faire avec mes neveux. Dingue.

    le 26 juin, 2020 à 17 h 37 min
     
  • Et j’oubliais, en écho avec un autre de vos articles, ma réalisation il y a déjà quelques temps que notre rapport à l’hygiène était au moins autant moral que rationnel. Nos standards d’hygiène nous distinguent socialement et nous compliquent la vie sans raison. La mienne s’est singulièrement simplifiée depuis que j’ai arrêté de laver ce qui n’était pas sale.

    Dites moi que vous êtes flexitarienne et que vous vous inquiétez aussi de la mainmise sans précédent des GAFAM sur notre société (j’ai fait une recherche là-dessus pendant le confinement dont le résultat est communicable par qui veut) et on sera comme des jumelles astrales (sauf si vous croyez à l’astrologie)

    le 26 juin, 2020 à 17 h 54 min
     

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